… avec Marjorie Ughetto
Nous devions partir à 18 mais nous ne fûmes que 12 à répondre à l’invitation d’Adepte nature pour la promenade annuelle. Quel regret pour les absents !
Louper une balade découverte avec Marjorie, c’est passer à côté d’un moment merveilleux et surtout essentiel. Au fil des questions, le puzzle du vivant se reconstitue, et chaque réponse apportée devient la pièce manquante du jeu.
Et c’est devant le panneau pédagogique de la réserve que le voyage a commencé. Marjorie nous présente le lieu : le lac de St Cassien est artificiel. EDF a construit un barrage hydroélectrique sur le Biançon, une petite rivière temporaire qui traversait autrefois les vallées pour rejoindre la Siagne vers Tanneron. La mise en eau date de 1966 et depuis, cette retenue d’eau sert à produire de l’électricité, à alimenter en eau une partie du Var et le bassin cannois dans le 06. Il est devenu un atout pour un certain tourisme. Ce lac forme un curieux Y à trois branches, et Fondurane est située sur la branche la plus occidentale, où le Biançon devient lac. Cette réserve naturelle est gérée par le CEN PACA (Conservatoire d’Espaces Naturels). Elle a été protégée dès 1988 par un arrêté préfectoral de protection de biotope (APPB)– ce qui en fait une des premières du Var- mais cette zone de 43 hectares ne constitue que 1/10 de la superficie du lac.
Le groupe écoute attentivement la présentation. Sur la petite douzaine de personnes venues découvrir les lieux, la moitié n’en connaissait pas l’existence.
Nous suivons Marjorie à travers un étroit chemin embroussaillé. Le temps est clément en ce début d’après-midi, un vrai temps d’automne. Le pâle soleil de décembre peine à colorer les feuilles multicolores des aubépines, des cornouillers, des troènes et des paliures qui nous environnent ; le chemin débouche sur l’ancien pont qui traverse le Biançon. Petite pause. De là, nous avons un très beau panorama sur le lac vers l’est et sur le Biançon à l’opposé. De là, un maigre filet d’eau coule encore en direction du lac. Des saules argentés en grande quantité bordent les rives du Biançon, et des hauts peupliers noirs dépouillés de leurs feuilles, dominent saules et frênes et la rivière de leur hauteur majestueuse. On ne voit qu’eux. « Regardez, c’est comme un grand peigne » nous lance la guide. Sur la plus haute branche d‘un des arbres, trône une grosse boule brunâtre, visible de loin. Claude reconnait un nid de Frelon à pattes jaunes (mal nommé « frelon asiatique »). Marjorie confirme. Elle embraye, « regardez les roches qui surplombent la rivière, entre les strates, il y a des cavités avec des chauves-souris et les martins pêcheurs s’observent facilement depuis ce pont ».
Puis elle remonte le fil du temps, avant la retenue d’eau, les trois vallées, un sous-sol forcément imperméable pour retenir les 60 millions de m3 d’eau répartis sur les 420 h de superficie. La richesse biologique qui a surgit en moins de 25 ans. À ce moment-là, des scientifiques remarquent le bouleversement écologique que cette anthropisation a engendré. La mise en eau a transformé la zone en d’énormes miroirs vus du ciel et a ainsi su attirer les oiseaux du coin ainsi que certains migrateurs.
Questions : « Mais comment la vie a-t-elle pu s’amorcer si rapidement ?
Comment les poissons, les moules, les algues ont-elles pu coloniser un espace artificialisé ? »
Tout simplement, par le ciel. Marjorie nous explique que les oiseaux se déplacent de lac en lacs, transportant avec eux larves et œufs de toutes espèces.
Au contact des plumes, duvets et rémiges, les nouvelles eaux ont accueilli puis relâché à leur tour les larves et les œufs. Ceux-ci ont attendu le moment propice pour éclore. Ainsi en plus des lâchers de carpes, de black-bass par les sociétés de pêcheurs, d’autres espèces comme la perche soleil ou les moules du cygne sont arrivées dans les eaux du lac de St Cassien et même une méduse d’eau douce.
La balade continue. Le sentier débouche sur la route que nous traversons. Au passage, près du pont, on voit un conteneur à ordures ménagères flambant neuf et débordant de déchets… en pleine zone protégée ! No comment.
Nous suivons maintenant Marjorie le long des ganivelles installées par le CEN PACA. Heureusement, car la zone est sensible, c’est une zone ouverte et propice à la vie et à la reproduction des insectes divers et variés. Avant l’installation des protections, des pêcheurs n’hésitaient pas à garer leur 4×4 à quelques mètres de la rive, les chiens des promeneurs s’ébattaient en pleine zone protégée… où nichent ou s’abritent plusieurs oiseaux à hauteur de la gueule des chiens.
Difficile de concilier tourisme et protection des espèces ? Peut-être en faisant plus de pédagogie, tout le monde serait gagnant.
La marche reprend. Nous abordons un espace à la croisée des chemins, au milieu, un triangle enherbé. Marjorie nous pose une question : « Regardez attentivement ce triangle d’herbes, il y a quelque chose de remarquable ». Tout le monde s’échine à regarder sans rien voir. La plus jeune du groupe, A. voit ce qu’il faut voir. « Là, c’est blanc ! » dit-elle en désignant des petits serpentins blancs dans les herbes bordant le chemin. « Oui, c’est ça » ajoute Marjorie. Ce sont des coquilles d’œuf de tortues d’Hermann qui ont éclos au mois de septembre dernier et de nous en montrer ailleurs encore.
La balade reprend son rythme débonnaire. Le chemin redevient étroit. Nos pas suivent une rigole creusée par les dernières pluies, qui fait office de sentier. Ploc ploc, nos baskets tentent d’esquiver l’eau qui ruissèle, puis, dans une légère montée, le sable mouillé laisse la place à de la roche plus dure. Un grès jaunâtre apparait ponctué de cailloux inclus dans les sables cimentés. Marjorie explique durant la pause que les cailloux que nous apercevons proviennent du proche massif de l’Esterel. Ces galets ronds et orangés-rouge (rhyolites) sont inclus dans la roche, et forment un affleurement naturel, qui peut s’apparenter à du poudingue. Le massif de l’Esterel, il y a plus de 250 millions d’années, était un énorme massif volcanique d’environ 4000 m de hauteur. Nous sommes donc au pied de ce géant… Cette terre est ici siliceuse et accueille des espèces végétales bien différentes de celle rencontrées précédemment : bruyères à balai, chênes lièges, cistes de Montpellier…
La balade reprend, et nous arrivons près d’un des bras du lac.
« Ici, nous explique Marjorie, les cailloux blancs que vous voyez sur la rive opposée, ce sont des restes de l’aqueduc romain qui conduisait l’eau de Mons à Fréjus. Il traversait une partie des vallées ». Derrière-nous arrive un couple, appareil photo et longue focale en bandoulière. Il diverge vers la zone très fragile de la saulaie située juste à notre gauche. Il s’apprête visiblement à mitrailler la faune du coin. Nous, nous respectons les lieux et nous contournons soigneusement cette zone pour éviter le piétinement. Le sentier devient étroit et une barrière nous interdit de continuer. Nous bifurquons à droite, grimpons le sentier qui traverse une zone peuplée de pins maritimes presque tous malades. Un petit arrêt au pied d’un de ses représentants pour regarder les griffures des écureuils laissées sur leurs troncs. Marjorie traque les animaux, petits triangles, petites coches pour ces derniers, mais les fouines, elles, plus lourdes, font des dérapages contrôlés sur les troncs, et laissent de longues trainées, marques de leur passage.
Plus loin, nous entrons dans la zone des chênes crenata et des chênes chevelus. Nous en rencontrerons à de nombreuses reprises sur notre chemin. Les Crenatas sont reconnaissables à leurs troncs recouverts d’un léger liège, et surtout à leurs feuilles crénelées, ils se dressent droit comme un i, assez haut, encore tout enfeuillé, et à leurs pieds, les chapeaux chevelus de leurs glands. Cette espèce est quasi endémique du lieu.
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Quelques individus de-ci de-là, en Italie, en Croatie et quelques-uns en France mais c’est ici, vers Fondurane que la population est la plus importante. Plus loin, nous tombons sur des branches recouvertes de 3 gales différentes. Elles sont le fruit d’une réaction des chênes à la suite de la ponte d’un insecte apparenté à une guêpe. Qui dit 3 gales d’aspect différent… dit 3 guêpes différentes sur ce même chêne.
Au détour d’un chemin, nous rentrons dans la zone la plus froide du site. Et là, le lichen recouvre entièrement certains troncs, blanc, chevelu, doux. Autour de nous, les cades laissent la place aux genévriers communs, aux noisetiers et aux charmes. Qui dit biotope plus froid, dit flore de moyenne montagne.
La lumière commence à tomber alors que nous traversons une clairière, et là, un héron cendré décolle d’un pin maritime et traverse le carré de ciel. « Il cherche son arbre pour passer la nuit » nous assure Marjorie. Ils ont coutume de passer la nuit sur des arbres, souvent les mêmes. Marjorie a observé ici un pin d’Alep abritant souvent des hérons cendrés.
La balade touche à sa fin, nous rencontrons encore le fusain d’Europe. Leurs feuillages se bariolent de toutes sortes de couleurs chaudes de l’automne et entre les branches, nous voyons perler leurs fruits roses et orangés si typiques…. et « Très toxiques », prévient notre guide.
Un dernier arrêt à la cabane d’observation des oiseaux en bien mauvais état. Des panneaux nous renseignent que les lieux vont être réhabilités et restaurés sous peu. Au passage, Marjorie nous fait remarquer que la célèbre roselière en face a quasiment disparu, à la suite des baisses du niveau du lac trop longues ses dernières années ; niveau géré par EDF. Nous apercevons un vol de mouettes rieuses et deux aigrettes garzettes, quelques corneilles noires et un pinson des arbres.
La lumière baisse encore un peu plus sur le lac et il est temps de rentrer. Un dernier vol de grands cormorans, puis comme pour nous dire au revoir, une grande aigrette passe près de notre groupe. « Vous avez de la chance, lance Marjorie, ce n’est pas commun d’en voir une ! »
La balade de près de 3h est finie et elle a ravi petits et grands.
Nous en retenons que cet espace ouvert si beau, si fragile reste toujours sous la menace des nombreuses pratiques humaines inconséquentes. Surveillance et sensibilisation sont les grandes absentes de cette zone humide devenue naturelle.



